Cette vision désespérante me rappela un vieux film que j'avais visionné avec mon père dans la cuisine, mais son nom m'échappait. Il y était question d'une station service, me rappelai-je confusément.
Sans doute rassurée par mon port altier et l'arme redoutable que j'avais en ma possession, la jeune femme vint se blottir contre moi, les yeux écarquillés, en poussant de petits cris d'angoisse. La pauvre enfant était au bord de la crise de nerfs. Au comble de la confusion, je bredouillais quelques questions sans queue ni tête tout en essayant de me dégager de cette grotesque étreinte. Mais la péronnelle m'agrippait comme un jambon.
– Allons-nous-en ! vite ! ils arrivent ! s'écria-t-elle, la voix oscillant au-dessus d'un gouffre d'hystérie.
Je l'immobilisai et la regardai droit dans les yeux, avec autorité.
– Mademoiselle, il n'y a rien à craindre. Ces dégénérés sont aussi mous que des serpillières, et cette arme que j'ai empruntée à mon père est parfaitement adéquate pour repousser leurs pénibles intentions.
Mais elle regardait derrière mon épaule, les yeux aussi arrondis que des soucoupes. Agacé par son manque d'attention, je me retournai en soufflant, et constatai que l'ubuesque cohorte n'était qu'à quelques mètres de nous. Je reconnus, avec peine, quelques visages connus, déformés par ce mal dément qui semblait s'être propagé dans le village. Irrité par leur manque de distinction, j'enrageai.
– Reculez, bande de gros bêtas lubriques, et laissez donc cette pauvresse en paix ! Sinon vous tâterez de ma carabine ! tonnai-je, tel Zeus enguirlandant sa perverse génitrice.
Nullement embarrassés par mes injonctions, les gugusses continuèrent leur lente progression, bavant et bêlant comme à leur habitude.
Je conseillai à la demoiselle de s'écarter et brandis mon instrument sur le gros Bérurier, ce couvreur moustachu filou qui avait extorqué une fortune à mon père pour quelques tuiles arrachées par une bourrasque. J'appuyai sur la gâchette et un clic retentit. Quel insouciant ! J'avais oublié de recharger ! Pestant dans ma moustache, je fouillai mes poches à la recherche des cartouches.
Derrière moi, la nymphette se remit à crier.
– Attention ! reculez ! ils vont vous attraper !
– Silence, s'il vous plaît ! vous me déconcentrez ! m'écriai-je d'un ton vexant.
Je sortis les deux cartouches vides et glissai deux neuves. Mais au moment de redresser l'arme, une main arrogante empoigna le canon et le tira.
– Lâchez ça, voulez-vous ! rugis-je tout en reculant.
Le gros Bérurier lâcha et je pus le viser entre les deux yeux. La détonation explosa et fit revenir un silence salvateur dans la rue, théâtre de cette scène démentielle. Le gros couvreur malhonnête s'effondra au sol, les jambes agitées de tremblements nerveux et pathétiques.
– Partons, s'il vous plaît, ils sont trop nombreux ! dit la blondinette tout en m'attrapant par la manche de mon haut de pyjama.
– Suffit ! vous allez tout me le détendre à le tirer comme ça !
Nous nous éloignâmes à grands pas, et je ne pus m'empêcher d'épier le corps jeune et ferme de mon alliée, uniquement couvert d'une petite culotte et d'un soutien gorge d'un goût douteux, tout en dentelle rose.
– Où comptez-vous aller comme ça, jeune fille ?
– A la cabine téléphonique, il faut qu'on appelle la police !
– La police ? Mais vous avez vu l'heure ? On ne dérange pas les gens à une heure pareille voyons... Pour le réveillon peut-être mais...
Elle se planta face à moi et me lança un petit regard furibond.
– Vous avez une autre idée peut-être ? vous pensez avoir assez de cartouches pour abattre tout le village ?
– Changez immédiatement de ton avec moi, je vous prie, nous n'avons pas usé les bancs d'école à la même époque !
– Mais quel gros balourd vous faites, ma parole, cracha-t-elle avec mépris.
Elle fit demi-tour et s'enfuit en courant le long de l'église. Elle se dirigeait de toute évidence vers la cabine téléphonique qui faisait face à la petite épicerie.
Malgré le ressentiment, mon instinct chevaleresque reprit le dessus et je la suivis, sans toutefois reproduire son allure. Je marchais d'un bon pas, aux aguets.
Je me postai devant la cabine, telle une vigie, mettant en joue les quelques macaques qui se traînaient à proximité. Elle était à l'intérieur, trépignant et ronchonnant.
– Toutes les lignes sont occupées, tu m'étonnes ! fit-elle en sortant.
– Ils ont sûrement débranché pour ne pas être dérangés si tard, ajoutai-je d'un ton suffisant.
– Qu'est-ce qu'on fait alors ? demanda-t-elle.
De toute évidence, elle attendait une réponse de ma part. Peut-être même une brillante idée. Quelques pauvres fous isolés nous avaient repérés, et se dirigeaient droit vers nous. Cela devenait vraiment barbant.
– Je propose que nous nous rendions près de la rivière, du côté des terrains de sport. Là, nous pourrons prendre place dans des arbres et attendre tranquillement le lever du jour.
– Vous pensez qu'ils ne pourront pas grimper ?
– J'en doute fortement, ils ont déjà du mal à marcher, je les imagine mal jouer les tarzans.
– Et demain, qu'est-ce qu'on fera ?
– Demain ? Et bien nous attendrons que la police, les CRS, ou l'armée, qui sait, viennent soigner ces pauvres gens avant de les ramener chez eux, dans leur lit, avec un bon bouillon qui les revigorera rapidement.
La nymphe me regardait avec effronterie.
– Vous êtes complètement timbré vous...
– C'en est trop ! m'exclamai-je. Je n'ai pas le temps de rester là à écouter vos insultes puériles et dénuées de toute raison. Je m'en vais chercher un arbre ! A bon entendeur...
– Je viens avec vous !
– Faites ce que vous voulez, je n'ai que faire de vous ! vociférai-je en me détournant.
Je partis d'un pas rapide, sans vérifier si elle me suivait bel et bien. Une petite grand-mère s'approcha de moi, en robe de nuit toute fanée, la bouche édentée et la peau du crâne à moitié volatilisée. Pauvre vieille, pensai-je en lui accordant un puissant coup de pied à la poitrine, qui l'envoya rouler misérablement contre le caniveau.
– Vous êtes inhumain ! me lança la nudiste dans mon dos.
– Je ne pense pas avoir quémandé le moindre avis sur mon attitude, que je sache. Laissez-moi en paix, petite effrontée !
Avant qu'elle n'ait pu répondre, un nouveau cri de bête, que je reconnus comme étant le même qu'il m'avait été donné d'entendre dans ma salle de bain, déchira la torpeur de la rue.
Tout en accélérant le pas, je me retournai et assistai à une nouvelle scène affreuse. Le chien de l'enfer, ridicule croisement entre un doberman et un lion de la savane, se jeta sur la nymphette toutes griffes dehors et se mit à la mordre un peu partout. Elle hurla à l'aide et fut très vite réduite à l'état de chiffon ensanglanté. Qu'aurais-je pu faire ? gaspiller une pauvre balle pour ce molosse aussi large qu'une jeep ?
Je dévalai en courant la rue de l'église, les nerfs tout crispés par la douleur infligée à mes pauvres pieds nus. Je passai devant la mairie et tournai à droite pour rejoindre la promenade. Lancé à toute vitesse, je ne jetai que quelques regards au décor qui défilait autour de moi, et constatai que les dégénérés étaient maintenant légion ! Ils étaient partout, lents comme des limaces. Jamais ils ne m'auraient, j'étais une bille d'acier dans un jeu de flipper dément, et j'avais en tête de rejoindre au plus vite un arbre aux branches assez hautes pour échapper à la bête qui venait d'attaquer la pauvre jeune fille en sous-vêtements. La pauvresse avait payé le prix fort pour son inconscience.
A bout de souffle, au bord de la paralysie générale, j'atteignis enfin un arbre correspondant à mon besoin. Après force efforts, je parvins à me hisser sur une première branche, m'égratignant au passage de nouveau les pieds. Les pauvres petons auraient eux aussi besoin d'un bouillon bien chaud dès mon retour à la maison. Je me promis de garder le lit un bon mois avant de les solliciter à nouveau.
J'optai pour une branche assez épaisse et lisse, et je me calai le plus confortablement possible. La nuit se déroula lentement, sans que le cerbère enragé ne se montre.
Au petit jour
Il fait moins sombre tout d'un coup. Le brouillard puant s'est levé et je peux espionner les alentours. Quelques pochards somnambules traînent encore de ci de là. J'en aperçois même un, vêtu d'une salopette barbouillée de sang, en train de se noigner lamentablement dans la petite rivière, pourtant profonde d'à peine trente centimètres.
Mais que fait la police ? Est-il encore trop tôt pour qu'ils fassent leur tour d'inspection ? Pourtant je les avais déjà surpris au petit jour devant la boulangerie, les mains pleines de sachets rendus graisseux par les viennoiseries qu'ils contenaient.
Ma montre indiquait 6h30, cela faisait plus de sept heures que j'étais perché sur ma branche, comme une vieille chouette armée. Allais-je oser descendre pour regagner rapidement le confort rassurant de mon logis ? Allais-je devoir attendre encore quelques heures avant que les forces de l'ordre ne viennent rétablir ce dernier ? Et s'ils ne venaient pas ? Si les gendarmes du canton avaient aussi été victimes du curieux fléau que je n'aurais su nommer ? Et si ce fléau ne se cantonnait pas aux limites du village, s'il s'étendait à tout le département, à la région, au pays... au monde ? Et si j'étais le dernier homme, le dernier représentant d'une race en voie de (très proche) disparition ? Quel honneur cela serait, tout bien considéré, même si mon pyjama ne seyait guère à ce nouveau statut honorifique. Il faudrait que je passe à la maison pour préparer une petite valise avec quelques habits plus corrects.
Les projets s'assemblaient dans mon esprit en fusion, des rêves de grandeur, d'épopée. Un monde nouveau s'offrait à moi, un monde où je serais libre d'aller où bon me semblerait, un monde silencieux et calme. Mais c'était vite oublier les bandes de macaques qui devaient infester les métropoles... Pourquoi ne pas explorer les campagnes ?... peut-être rencontrerais-je quelques survivants qui se rangeraient à ma cause, derrière mon étendard, fiers soldats trop heureux d'avoir à leurs côtés un chef de ma stature, un nouveau Paton.
Plein de dynamisme et de fougue, je descendis rapidement de mon arbre, branche par branche, ignorant la douleur qui se réveillait dans mes pieds... Armez-vous de courage, superbes arpions, nous allons conquérir le nouveau monde (il me faudrait trouver un véhicule, pensai-je avec justesse), lui rendre toute sa gloire, rétablir l'ordre naturel et réparer les erreurs innombrables causées par la course à la modernisation, en dépit du plus élémentaire bon sens... Monde, me voilà !
Je perdis l'équilibre et chutai lourdement dans un gouffre sans fin...
Retour
Une main me secouait l'échine.
– Arthur ? qu'y don'qu'tu fais dans c't'arbre, hein ? ça fait des heures que chte cherche !... T'as -t'y refait une de tes crises mon gars ?...
C’était la voix de papa.
FIN