Un peu classique, j'espere tout de meme que cela vous divertira!!
LA FAIM
Tylert
Format PDFC’est la première chose que je ressens ce matin en ouvrant les yeux, c’est même sûrement ce qui m’a réveillé.
Je ne suis pas dans mon assiette. C’est comme si mon corps n’était qu’une prison de chair amorphe. J’ai du mal à me lever, la lumière du jour est agressive. Mes muscles me font mal.
Et cette faim… je ne sais pas ce que j’ai aujourd’hui, j’ai l’impression de n’avoir rien mangé depuis une éternité. A quand remonte mon dernier repas ? Mon estomac, dont la bile commence à ronger les parois, doit le savoir.
Je tente une approche de la cuisine, mais se lever du lit nécessite déjà un effort surhumain. Je me traîne, les bras ballant. Je n’ai même pas assez de force pour tenir ma tête droite, et je mets en doute mes capacités à ouvrir le frigo.
La faim me pousse, de plus en plus violente. J’en ai mal au ventre et réfléchir devient difficile. Je fais une pause à mi-chemin. N’ayant pas le courage de m’asseoir je reste campé sur mes jambes, reposant contre le chambranle de la porte.
Que m’arrive-t’il ? Comment me suis-je mis dans cet état ? Impossible de me souvenir. Peut-être ai-je dormi pendant trop longtemps ? Ou bien est-ce la résultante d’un effort trop soutenu ? J’essaye d’analyser la situation, de me rappeler, mais je reste obnubilé par cette sensation plus forte que toutes les autres : la faim. Je devrais peut être appeler un médecin, chercher de l’aide, mais je ne peux m’y résoudre : la faim est plus forte que moi. Elle a pris possession de mon corps et l’utilise pour arriver à ses fins.
J’essaye de faire le vide dans mon esprit. Peine perdue, je ne peux qu’être emporté par ce lancement au fond de mon estomac. Je traîne un peu les pieds sur le parquet, mais la douleur me pousse. Un pas après l’autre, j’avance lourdement vers le frigo ; Sans même avoir ouvert le battant, je peux sentir les douces effluves qui s’en échappent.
La lumière s’échappant du frigo m’éblouit violemment, et j’essaye en vain d’échapper à cette luminosité agressive en cachant mes yeux à l’aide de mon bras gauche. Mais ce n’est pas ça qui m’arrêtera, j’ai besoin de satisfaire mon appétit, de remplir mon ventre d’une nourriture solide, et je dois le faire MAINTENANT !!
Je saisis à pleine main la source de l’exquise odeur, et je mords dedans comme un loup affamé. Je suis tellement heureux de manger, que je m’en mets partout. Un liquide gluant et poisseux sort de cette nourriture, alors que je la presse entre mes mains, et que je la déchiquette à coup de dents rageurs.
La douleur s’atténuant un peu, je reprends mes esprits, et me laisse Glisser le long du frigo. Je regarde un instant mon corps couvert de taches de sang ; du sang du steak frais que je viens de dévorer cru. Je reste interloqué.
Je profite de la baisse d’intensité de mes maux pour essayer de me remémorer la soirée d’hier. Je ne revois que des flashs : un homme attaché sur un lit, complètement sanglé et qui se débat. Du sang un peu partout, sur le visage de l’homme, sur le lit, sur les murs. Moi en blouse blanche.
Je réfléchis un instant à la signification de ses images, et soudain je réalise… Je ne sais pas qui je suis. Je n’ai foutrement aucune idée de ce que peut bien être mon identité, mon travail, mes amis, MA VIE. C’est comme si j’avais tout perdu, et qu’il ne restait plus qu’une seule chose en moi : la faim.
La faim qui d’ailleurs semble revenir peu à peu et reprendre ses droits sur mon corps. Le steak n’a fait que l’atténuer pour un temps. Ou alors suis-je resté trop longtemps là, à réfléchir à ma non vie. De toute façon, il manquait quelque chose à cette nourriture. Elle avait déjà un goût de mort. Et ce que je veux, je le réalise maintenant, c’est regouter à la vie. Retrouver ce que j’ai perdu cette nuit.
Il n’y a rien ici pour moi. Rien qui ne puisse satisfaire ma nouvelle maîtresse. Même si je souffre, cette dernière me donne la force de bouger. Je soulève ce corps qui me semble presque étranger. Tous mes membres pèsent maintenant une tonne, et pourtant, la faim me fait avancer. C’est les bras ballants, le pied traînant, que je progresse lentement vers la porte de l’appartement : dehors, je trouverai une nourriture pour l’apaiser, voir, peut être, la faire disparaître.
Au début, j’essaye de pousser la porte, elle résiste. Je m’énerve, sentant la faim gronder en moi. Rapidement je l’ébranle de coups d’épaule. A chaque essai infructueux, je m’énerve et je perds un peu plus le contrôle. Je ne peux refréner cette colère destructrice et je me laisse petit à petit envahir par la rage. Je finis par me jeter contre la porte. J’entends mes os qui craquent, mais je semble insensible à la douleur. La porte cède dans une explosion d’échardes de bois. La colère se calme, aussi vite qu’elle était apparue.
Je me fais peur. Je sais maintenant que je ne pourrais contenir cette partie incontrôlable de moi-même. Je regarde la porte, ou plutôt ce qu’il en reste. Quelle réaction aurais-je eu si un homme s’était trouvé à la place de ce morceau inerte de bois ???
Je me rends compte que je n’ai plus l’usage de mon bras droit. Il pend le long de mon corps complètement inerte, mais j’ai réussi à passer et en ce moment, c’est la seule chose qui compte. De toute façon, je ne ressens rien… si ce n’est la faim.
Je m’engage dans l’escalier. La paroi de verre qui constitue le mur d’en face, laisse pénétrer une forte lumière. Aveuglé, mais incapable de m’arrêter, j’avance, un pas après l’autre. Je tente de me protéger de cette insupportable luminosité à l’aide de mon bras valide, mais rien n’y fait. Autant briser la porte d’entrée et mon épaule, par la même occasion, ne m’a posé aucun problème, autant descendre une marche est un calvaire, tant la douleur, que je ressens cette fois ci, submerge mon cerveau, effaçant toute autre émotion. L’illumination de la cage d’escalier est tellement intense, que, ébloui, je rate une marche. Le temps semble ralentir tant que je suis en vol, jusqu'à ce que j’heurte les dernières marches violemment…
Des murs blancs, lumineux, éclatants… Agressifs !!! Des trainées rouges carmines, vivantes… Attirantes !!! Cet homme, sanglé sur un lit, me regarde encore, une leur de folie dans les yeux. Il mâche un morceau de chair qu’il vient d’arracher de ma main. Blanc… Rouge… Blanc… ma peau, mon sang… sa peau, son sang… J’ai faim… La lumière…
Trop lumineux. Je me relève difficilement à l’aide de mon bras valide, pour retomber aussitôt. Mon pied fait un angle droit avec ma cheville. Je le regarde, éberlué. Je ne ressens rien. Que suis-je donc devenu ? Les quelques secondes que j’ai passées dans les vapes au pied de l’escalier m’ont apporté un début de réponse : un homme m’a mordu hier, ou plus tôt dans la semaine. Je retrouve d’ailleurs les traces de dents, les croutes traçants un demi ovale sur la paume et le dos de ma main. J’ai du être infecté par une maladie exotique.
Je trouve les effets assez déroutants. Insensibilité à la douleur physique, perte de mémoire, sensation d’intangibilité du corps, et la FAIM. Je l’avais oubliée pendant quelques instants… J’essaye de me relever. Quelques essais infructueux me poussent à ramper pour sortir de l’immeuble. La lumière du jour, intense, m’agresse, mais repenser à la faim qui me tenaille me permet de la supporter.
Je regarde autour de moi à la recherche de quelque chose pour me sustenter. J’aperçois d’autres gens dans la rue. Ils ont l’air d’errer tout comme moi, les yeux dans le vide, les bras ballants et la mâchoire pendante. Je n’ai apparemment pas plus d’intérêt pour eux qu’ils n’en ont pour moi. Je suis bien trop concentré sur ma faim pour m’arrêter plus de quelques instants sur eux.
C’est au moment où j’atteins l’herbe qu’il apparait. Grand, vivant, laissant derrière lui une odeur alléchante, il court, haletant, apparemment poursuivi mes congénères. Je sens son cœur battre, ses veines, charriant un liquide au gout exquis, m’apparaissent tout comme des faisceaux de lumière directement sur son corps. C’était cela que je voulais : un homme vivant, pour retrouver moi-même un peu de vie.
Complément affolé, l’homme ne m’a pas remarqué. Il se dirige vers moi, tout en essayant d’éviter les bras tendus vers lui. Bousculé par une femme qui a perdu la moitié de son crane, il trébuche, et s’étale à quelques centimètres de moi. Et c’est la curée. Les autres se jettent sur lui. Je ne peux moi-même résister à l’appel, et je donne des coups autour de moi pour parvenir jusqu'à l’homme. J’aperçois son bras qui dépasse sous le corps de l’un des assaillants. Je mords dedans à pleines dents, arrachant la chair.
Le temps semble s’arrêter. Je savoure le sang qui ruisselle jusque sur mon menton, transformant ce moment en un instant de pur bonheur. Le liquide vivifiant coule le long de ma gorge, réveillant mon corps et débloquant ma mémoire.
Les images, les souvenirs me reviennent par flash. Je suis le docteur William Burgs. On m’a amené un homme il y a quatre jours. Il a perdu une jambe, arrachée dans un accident alors qu’il marchait sur la route, renversé par une voiture lancée à pleine vitesse. La police a été appelée sur les lieux car l’homme avait agressé physiquement le conducteur, malgré ses blessures.
Fortement sanglé sur le lit, l’homme se débat comme un fou, ébranlant la structure de métal et les policiers ont du mal à maintenir le lit. Le sang coule à flot, non seulement de la blessure de l’homme alité, mais aussi des multiples éraflures, morsures qu’on les représentants de la loi. Je m’approche pour l’examiner, confiant, mais je surestime mes reflexes, l’homme mord à pleines dents ma main, faisant jaillir du sang. Il me regarde droit dans les yeux. Il lâche ma main, son expression passe d’un état de bonheur total, à celui d’une grande détresse. Enfin, il se remet à bouger, ajoutant des gémissements alors qu’il tente de se rapprocher de moi vainement. Un voile sombre couvre alors ma vision, et je rentre chez moi comme dans le brouillard. Avant de m’endormir sur mon lit, dans lequel je me suis effondré littéralement, je revois le film de ma vie, avant de…
C’est alors que je comprends, au milieu des corps gesticulants, se repaissant d’une pauvre victime, moi-même profitant de son corps et de sa vie. JE SUIS MORT. Je ne suis plus qu’un putain de zombie. Je suis lucide à l’instant, mais pour combien de temps ? Surement jusqu'à ma prochaine victime. Cet homme m’a maudit en me mordant. Je ne pourrais jamais résister à la faim qui me tenaille. Pourtant la soulager, c’est acquérir une lucidité calamiteuse, se souvenir de toutes les exactions que l’on a commises sous son influence. Je regarde mon corps, brisé, et me demande si je vais rester à jamais dans cet état, si même cela ne va pas empirer. Je gémis intérieurement. Des larmes viennent couler sur mes joues. Je suis condamné, éternellement.
Je m’allonge, me laissant piétiner par les autres morts. Je sens que déjà la faim reprend le dessus. Je ne veux plus manger, je ne veux qu’oublier. Mais … la faim est plus forte.