Le cadeau d’anniversaire
Philippe Moufle s’était réveillé à 08 heures ce matin dans un état proche de la fébrilité. Vérification faite auprès de son thermomètre, sa température n’excédait pas 36.5 ° Celsius, une norme pour un quadragénaire comme lui. Il se leva et ouvrit l’épais rideau qui occultait la nuit les lumières de la ville. Dehors, le temps semblait figé dans sa torpeur de février. Il scruta le ciel d’un blanc laiteux et constata que Sébastien Folin ne s’était pas trompé : il neigerait aujourd’hui. Il se dirigea vers la salle de bains, abandonnant son pyjama sur le lino du couloir, et se glissa sous la douche. Le jet chaud le revigora et il se laissa envahir par la douceur de cette ondée matinale. A 08 heures 45, Philippe était installé devant son petit déjeuner, propre et rasé de frais, vêtu de son pantalon bleu en flanelle et d’un simple t-shirt blanc. Sur la petite table, un poste de radio diffusait en sourdine des standards français des années 50. Philippe Moufle écoutait NOSTALGIE et ne s’en cachait pas. Dans son petit bureau de l’agence qui l’employait, il écoutait en boucle les tubes de ce passé qu’il n’avait pas connu. Parfois, il se disait qu’il s’était trompé d’époque, et ça le faisait sourire. Par la fenêtre, il aperçut les premiers flocons, portés par une brise légère. Il déjeuna lentement puis se prépara. En ajustant sa cravate devant le miroir du couloir, une pensée lui traversa l’esprit, et quelques gouttes de sueur perlèrent sur son front. Et si c’était aujourd’hui ? Cette idée le turlupinait depuis quelques jours, depuis le 02 de ce mois à vrai dire, lorsqu’il avait fêté son anniversaire. Son quarantième anniversaire. Il s’épongea le front avec un mouchoir propre et chassa cette pensée de son esprit. Mais elle revint presque aussitôt, laissant échapper au passage quelques images, toujours les mêmes, celles qui le hantaient dans ses cauchemars. Il revit cet homme hirsute en hayons se jeter sur lui, hurlant
(Je t’avais prévenu… Je t’avais prévenu, tu n’avais qu’à les mettre…)
puis simplement une douleur, et les gens autour de lui, ces gens qu’il croisait tous les jours sans les voir.
Il ferma les yeux. Lorsqu’il les rouvrit, le miroir lui renvoya son reflet, celui d’un homme en costume près à partir à son travail. Il pris son duffel-coat, réfléchit un instant, puis se décida pour enfiler aussi sa paire de gants. Il s’agissait d’une vieille paire, qui se portait plutôt au siècle dernier
(dans les années 50), et qui ne lui couvrait que les premières phalanges, mais il les trouvait beaucoup plus pratiques que les gants en laine, quoique moins chaud. Il mit une écharpe, laissant de côté le bonnet assorti, et quitta l’appartement. La neige avait déjà recouvert d’un fin manteau blanc les rues et les immeubles.
Sur le chemin, il pensa à Stéphanie. Elle était gentille Stéphanie. Toujours polie, et toujours souriante. Il se dit qu’aujourd’hui serait un bon jour pour l’aborder et lui offrir un café. Ou un chocolat. Stéphanie semblait plutôt être le genre à préférer le chocolat. La neige tombait plus drue à présent, et il accéléra le pas. Bientôt, il tournerait au coin de la rue et déjà il se demandait si Jacky serait resté sous ce mauvais temps. Il aimait bien ce jeune homme qui depuis quelques mois s’était installé à cet endroit, quémandant poliment aux passants quelques pièces. Chaque matin, Philippe répondait avec courtoisie à son "bonjour" et le soir, lorsqu’il rentrait à la maison, il lui donnait souvent la monnaie de son pain qu’il prenait à la boulangerie près de l’agence. C’était devenu une habitude, presque un rituel. Il se dit que c’était le genre de geste que Stéphanie ferait. Mais Jacky ne se trouvait pas sur la route de Stéphanie. Elle remontait la rue dans l’autre sens, et c’était mieux ainsi.
Parvenu au coin de la rue, Philippe lança un "bonjour" en direction de l’homme assis sur le trottoir puis avança de quelque pas avant de se figer. Lentement, il regarda par-dessus son épaule. L’homme, à présent debout, mesurait deux bons mètres. Et ce n’était pas Jacky. C’était l’autre.
- Je t’avais prévenu… Je t’avais prévenu, tu n’avais qu’à les mettre !!
- Mais, je…
Sans lui laisser le temps de finir, l’homme qui n’était pas Jacky lui lança une boîte au visage que Philippe reconnu tout de suite. Et tout lui revint.
Ce 02 février, le jour de ses quarante ans. Il était au "Royal", le restaurant marocain à l’angle de la rue où se trouvait son agence. Il s’y trouvait en compagnie de ses parents et de sa sœur, Emilie. Il n’avait guère de proches et fêtait traditionnellement ses anniversaires dans cet endroit où le patron était un ami de son père. Philippe Moufle s’y sentait à l’aise. Il réservait toujours le soir, sauf si le 02 février tombait un samedi. Ce jour là, il y avait vraiment trop de monde. Philippe préférait alors reporter sa réservation au lundi suivant. Peu lui importait de prendre une année de plus le 02 ou le 04 février. En fait, peu lui importait de fêter son anniversaire, mais il aimait faire plaisir à ses parents et revoir sa sœur. Emilie le comprenait et était compréhensive avec lui. Elle l’acceptait tel qu’il était, malgré sa différence. Par certains côtés, elle lui faisait penser à Stéphanie. Il pensait de plus en plus souvent à Stéphanie, à ses longs cheveux bruns, à ses grands yeux verts et à ses sourires qu’elle distribuait généreusement et qui lui réchauffait le cœur.
Ses parents lui avaient offert une montre, une jolie montre argentée à aiguilles. Philippe aimait être ponctuel et possédait de nombreuses montres, mais il aimait aussi en changer en fonction de son humeur et des saisons. Emilie avait acheté un DVD. Comme elle le connaissait bien, sa sœur ! Un DVD de son acteur fétiche, Fernandel, pour sa collection. Il possédait près de 90 films sur les quelques 150 qu’il avait tourné, et celui-ci (le chômeur de Clochemerle – 1957, une bonne année pour l'artiste) irait rejoindre ses étagères dès ce soir. Mais le cadeau qui l’avait le plus intrigué venait d’un homme qu’il ne connaissait même pas. C’est au moment du dessert qu’un clochard grand et hirsute avait pénétré dans le restaurant sous les regards peu amènes des clients présents (un couple d’un certain âge et trois jeunes filles plus loin) et s’était dirigé vers leur table. Il y avait d’autorité posé un paquet de petit format, de type boîte à chaussures, sans fioriture ni inscription.
- Ouvre ! tonna-t-il.
- Pardon ? demanda Philippe.
- C’est pas ton anniversaire ?
- Si, si. Mais je…
- Alors si c’est ton anniversaire, ouvre ! C’est un cadeau.
- Mais enfin, monsieur, nous ne nous connaissons pas.
- T’es sûr ?
- Certain, je vous assure.
L'homme le dévisagea, perplexe.
- Je n'oublie jamais un visage. Ouvre !!
Philippe se leva, bientôt imité par son père. Du coin de l'œil, il aperçut un serveur qui se dirigeait vers eux.
- Monsieur, je vais vous demander de bien vouloir sortir. Nous ne voulons pas de problèmes ici. Si vous voulez bien me suivre.
Le serveur empoigna le bras du clochard et le tira vers la sortie. Sans opposer aucune résistance, l'homme le suivit. Philippe le regarda partir puis s'aperçut que le paquet était resté sur la table. Il le saisit et se précipita derrière le serveur.
- S'il vous plaît, demanda-t-il en lui tendant la boîte.
Le garçon s'en saisit et ouvrit la porte par laquelle il poussa l'homme.
- Et que je ne vous revoie plus dans le coin, lui lança-t-il en même temps que le petit paquet.
Celui-ci virevolta un moment dans les airs, vint s'écraser sur la chaussée et
s’ouvrit. Une paire de gants en laine bleue marine en jaillit et s’écrasa dans la neige. Philippe fixa un moment ces deux mains improbables posées sur le sol. Instinctivement, il se baissa pour les ramasser, et c’est précisément cet instant que choisi le clochard pour se jeter sur lui. Philippe hurla et sentit une vive douleur dans sa main droite. Quelque chose lui broyait les phalanges. Il frappa l’homme de sa main libre mais celui-ci esquiva le coup et lui saisit les doigts. Philippe poussa un nouveau cri. La douleur était intense. Il s’effondra à genoux dans la neige et leva la tête vers son agresseur. Celui-ci le fixait d’un air dément. Son large sourire laissait voir des dents acérées maculées de sang. Le liquide rouge dégoulinait sur son menton. Il le balaya d’un revers de manche et répéta :
- Je t’avais prévenu, tu n’avais qu’à les mettre !! Ça te coûtait quoi de les mettre, hein ? Ça te coûtait quoi ?
Puis le clochard poussa un rugissement guttural et s’enfuit dans la rue, bousculant au passage quelques badauds dans la foule qui commençait à s’agglutiner. Philippe, toujours à genoux, contemplait le sol où la dernière phalange de chacun de ses doigts gisait tel de valeureux petits soldats tombés au combat. Il joignit ses mains et se mit à pleurer, de gros sanglots secouant son corps. Un homme se pencha vers lui et lui posa la main sur l’épaule. Philippe ne réagit pas.
- Monsieur ? Ça va monsieur ?
Philippe tourna lentement vers l’homme son visage ravagé par la douleur et les larmes.
- Il m’a eu, dit-il. Il m’a eu.
- N’essayez pas de bouger, les secours ont été prévenus, ils vont arriver.
Philippe leva ses mains puis dévisagea la foule immobile de curieux.
- Il m’a eu ! dit-il d’une voix plus forte. Il m’a eu vous comprenez ! IL M’A EU !!
- Vous le connaissiez ? demanda l’homme à ses côtés.
Philippe Moufle le fixa à nouveau. Ses yeux, anormalement écarquillés, reflétaient la même démence que celle de l’assaillant.
- Si je le connaissais ? Vous me demandez si je le connaissais ? Mais voyons, ne l’avez-vous pas reconnu ? C’était le croque-mitaines !!
FIN
Mitaine : gant qui ne couvre que les premières phalanges.
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Fantôme errant, j'hante discrètement ces sombres couloirs...
Bienvenue dans un monde de brume.