LE MANOIR DU FANTASTIQUE

Inscrivez-vous, présentez-vous, Firmin prépare votre suite...
 
AccueilFAQRechercherS'enregistrerMembresGroupesConnexion

Partagez | 
 

 Apatride

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
AuteurMessage
Flammes & co
Sangsue mort-vivante
Sangsue mort-vivante


Masculin
Nombre de messages : 6
Age : 27
Date d'inscription : 28/01/2010

MessageSujet: Apatride    Mar 8 Mai 2012 - 21:23

Bonjour, tout le monde, je m'appelle Hugo, je suis étudiant et de temps en temps j'aime bien écrire. Dans cette petite histoire, je parle de voyages, de voyageurs etc... j'espère que ça vous plaira. Par contre, le tout est un peu long donc je compte le publier en plusieurs fois, histoire de faire durer un peu le suspens Wink
Je ne suis en aucun cas un professionnel donc ce texte est sans prétention aucune, si vous avez des critiques je serai très heureux de les entendre car dans tous les cas, je me suis beaucoup investi dans Apatride et ça m'a donné envie de continuer ainsi donc je publierai peut-être d'autres histoires certainement très différentes. Bonne lecture!


1.

Encore et toujours la même page blanche.
Éric a tout essayé : les vieux cahiers qui inspirent les chanteurs, les ordinateurs qu'ont tous les nouveaux écrivains mais rien n'y fait. Là, il s'est mis au bloc-notes tout simple mais c'est le même résultat. En attendant l'inspiration il compte les carreaux du carrelage. Mais c'est à croire qu'un ouvrier vient en voler ou en mettre d'autre dès qu'il a le dos tourné parce qu'il n'arrive jamais au même nombre.
Il a beau essayer de s'imaginer en grand écrivain en manque d'inspiration, rien ne vient. Ce doit être ça le problème, il faut être écrivain pour écrire, reste à savoir que faire pour devenir écrivain. Ne trouvant pas de réponse à ce chien qui se mord la queue, Éric est devenu étudiant, en pataphysique exactement. Ce n'est qu'après qu'il a cru comprendre que la science l'éloignait de l'art et a donc rendu ses visites à l'université de plus en plus sporadiques.
Éric fit plusieurs tours sur sa chaise qui supportait de moins en moins ses manies et se mettait à crier au bout de trois ou quatre rotations. Tout en surveillant la porte parce qu'il était sûr d'avoir vu un type en bleu de travail venu voler des carreaux, il regarda le plafond d'où il espérait voir apparaître un argentin endormi et un nain nerveux, comme dans Moulin Rouge. Mais aucun représentant d'Amérique du Sud, à part un moustique ayant vraisemblablement une ascendance brésilienne, ne fit irruption dans sa chambre.
Il entendit seulement les pas pantouflards de Monsieur Tchekov, le voisin du dessus qui, préoccupé par la santé de ses précieux bottillons, leur faisait régulièrement faire de l'exercice. Monsieur Tchekov faisait des chaussures en Espagne, mais comme son nom se prêtait plus à l'exploitation d'une usine de pétrole sibérienne, il décida de traverser l'Europe en vendant des chaussures. Mais en ce moment il échange toute sa production contre du matériel de DJ pour monter un groupe de musique électronique pour séniors.
Éric était en train de se dire qu'un livre sur Monsieur Tchekov serait une bonne idée mais que sa risquait de manquer de la cohérence que tout bon livre doit posséder entre ses pages quand il entendit frapper.
-Rentre, dit Éric, ce que fit Ed.
-Comment tu as su que c'était moi ?
-La porte t'aime bien, elle souffre moins quand c'est toi qui la frappe.
C'était vrai mais la seule raison qui avait fait comprendre à Éric que c'était Ed derrière la porte était que c'était la seule personne susceptible de lui rendre visite.
-Il te manque des carreaux non ? Demanda Ed, il y en avait plus la dernière fois.
-Je sais, toujours ces carreleurs, rien à faire, même le répulsif ne marche plus il y en a tellement de différents.
-C'est eux qui ont fait ça à la cafetière ?
-Non là c'est moi, répondis Éric en désignant le cadavre de l'engin étendu par terre, j'ai voulu me faire un café au Havana mais il se trouve que le rhum se filtre moins bien que l'eau. La cafetière est devenu folle et rotait fort mais là je crois qu'elle a fini par s'endormir.
-Tu as avancé, dit-il ironiquement en ramassant son bloc-notes, vierge de toute couleur si ce n'est du gris incinéreux laissé par la cendre d'un narguilé.
-Pas la peine d'être méchant, sa commence à venir je crois.
-Sa valait la peine de pas venir en cours.
-Pas la peine non plus d'être paternaliste, je comptais rattraper sur les tiens.
-Je te les ai amenés.
-En fait je bluffais je voulais juste que tu me foutes la paix.
Ed a compris que pour rester un bon étudiant en pataphysique, il faut faire acte de présence, ce qu'il fait. C'est pour ça qu'il n'écrit pas, se dit fièrement Éric l'artiste avant que son regard ne retombe sur son bloc de feuilles nues qu'il recouvrit pudiquement avec un vieux tee-shirt
Ce n'est pas pour rien si Éric et Ed sont les meilleurs amis du monde, c'est même pour plein de raisons très précises et particulières qui s'attachent à des modalités autant conjoncturelles que structurelles, grâce aussi à des externalités positives qui ont su privilégier des espaces de socialisations communs. Mais nous n'allons pas nous étendre parce que les seuls que cette histoire intéresse vraiment ce sont les intéressés et ils la connaissent déjà et ne sont plus intéressés, donc personne ne s'y intéresse alors nous allons changer un peu d'endroit.


2.

Il aurait fallu décrire un peu l'appartement d'Éric pour rendre le personnage plus attachant et ainsi permettre de s'y identifier mais l'absence de cet état des lieux crée un suspens qui est en fait encore plus passionnant. Et en plus, le temps nous manque parce que...


3.

...Angélique est à Paris. Elle est déçue de ne pas avoir vu tout les vendeurs de baguettes avec des bérets et des marcels rayés comme c'est si bien décrit dans les films new-yorkais. En fait les films nouveaux-orléanistes sont bien plus intéressant de ce point de vue.
26 bus partaient de l'arrêt où elle se trouvait mais rien à faire, elle n'arrivait pas à trouver le 975 qui devait l'emmener à l'aéroport. Enfin au train qui la traînait au métro qui la métrotait jusqu'à l'avion.
Elle demanda son chemin à un homme moustachu parce qu'il ressemblait plus à un parisien qu'aux deux noirs et au type en costard italien qui attendaient aussi le bus.
-S'il vous plaît, commença Angélique, savez-vous où je peux prendre le 975?
L'homme ne bougea pas et ne fit aucun signe pouvant indiquer qu'il l'avait vu.
-S'il vous plaît, insista-t-elle gentiment.
-Laisse, il ne répondra pas tant que tu ne lui auras pas parlé en parisien, dit un des deux noirs.
-En parisien?
-Oui, ici on dit pas s'il vous plé mais s'il vous plè, en insistant bien sur l'aigüe
A l'entente du plè, le moustachu avait commencé à tourner la tête pour voir qui lui parlait mais comme ils n'étaient pas de vrais parisiens, il retourna dans sa sacoche.
-Comment ça se fait qu'il n'entende pas les mots étrangers ? Demanda Angélique.
-Parce que les parisiens ont les chevilles en évidence et le nombril insatisfait, ils ne sont pas habitués à parler aux extra-muros tellement ils ont appris à les éviter.
-Et toi tu n'es pas parisien? Angélique comprenait mal le raisonnement.
Son copain derrière commença à rire puis se calma quand une moto de flic s'arrêta près de lui et senti ses cheveux pour savoir s'il fumait quelque chose.
-Si, j'habite ici depuis que je suis né mais comme les gens croient que je suis étranger je parle souvent avec des extra-muros et j'arrive à les comprendre.
-Alors tu peux me dire comment faire pour me buser jusqu'au train qui traîne au métro de l'aéroport?
-T'es au bon endroit mais c'est à l'étage -2, tu prends cet escalier et tu descends jusqu'à ce que tu vois un vendeur de popcorn qui sera sur ton arrêt de bus.
La moto n'avait visiblement rien senti sur le copain et reprenait son chemin tranquillement à la recherche d'un autre rigolard enfumé.
-Merci beaucoup alors et à bientôt.
-Ça m'étonnerait, le 975 n'amène qu'à l'aéroport où il n'y a pas de voyage de retour mais salut quand même.
Angélique descendit donc l'escalier jusqu'à l'étage -2, elle pensait à son père qui lui avait envoyé un mot. Un drôle de mot avec une écriture sanguine, lui disant de partir en Arménie. Pourquoi en Arménie? Elle s'en doutait un peu avec tout ce qui s'était passé. Dans ses pensées, elle était arrivée à l'étage -3, elle voulut crier « Merde! » mais elle était trop jolie pour jurer, cela aurait provoqué la gêne des passants. Angélique entreprit donc de remonter l'escalier et pensa à sa mère qui était censée l'attendre à l'aéroport, mais pas pour prendre l'avion apparemment. D'ailleurs elle lui avait juste dit que...
-Ah ben t'as bien fait de dire à bientôt finalement!
-Oh non j'ai encore trop pensé et je suis monté trop haut.
Angélique se retrouvait maintenant dehors avec le noir qui attendait toujours son bus.
-Arrête de penser sa fait des nœuds au cerveau et après tu te fais mal aux cheveux. Sinon rase toi la tête, ce qui serait dommage ça te va bien comme ça.
-Au moins j'aurais le droit de jurer après.
-C'est vrai que ça te ferait une consolation.
Après avoir dit une nouvelle fois au revoir au noir, Angélique reprit l'escalier, cette fois bien décidée à ne pas se laisser embrigader par des pensées malsaines.


4.

Elle sut qu'elle était arrivée au bon étage car elle vit le vendeur de popcorn. Outre le fait qu'il était près d'un chariot avec une grosse machine qui crachait de la vapeur mouillée dès que des gens passaient à côté, Angélique compris que c'était bien le vendeur de popcorn car il avait un air triste.
Seuls deux types de personnes ont des raisons d'être triste dans un arrêt de bus souterrain: les claustrophobes qui avaient tendance à tomber dans les pommes, voire à se suicider pour espérer que leur âme vole au ciel et sorte ainsi de ces catacombes; et les vendeurs de popcorn qui ne pouvaient pas vendre leur marchandise.
-Vous voulez des popcorn?, demanda-t-il en voyant Angélique.
-Non, merci mais il n'y a pas de cinéma.
-Comme d'habitude...
Et il retomba dans son expression de désarroi avant de sortir un parapluie inversé en zinc car un couple de touristes lui jetèrent des cailloux après s'être fait arroser par la machine qui crachait une quantité impressionnante de fumée.
-Pourquoi, demanda Angélique, essayer de vendre des popcorn loin de tout cinéma?
-Je te dis mon secret si tu me dis le tien, lui répondit le bonhomme tout en versant les cailloux récoltés dans le ventre de la machine qui se mit à cracher joyeusement et à pondre des popcorn caramélisés par dizaine.
-Comment ça, quel secret?
-Ces touristes avaient vraiment l'air en colère, cette récolte va être exceptionnelle.
Puis il se tourna vers Angélique avec un sourire cynique qu'on voyait parfaitement parce que ses dents étaient très écartées sur le devant.
-Tout le monde a un secret ma petite...
-Vous d'abord.
-Soit, je fais partie d'une société humanitaire qui cherche à implanter des cinémas dans des lieux à problèmes tels que les arrêts de bus souterrains. Les gens apprécient à se suicider ici, loin des regards immédiats mais assez évident pour qu'on les retrouve rapidement. Ainsi, ils n'ont pas encore mutés en sorte de gruyère humain et ils passent mieux à l'antenne. Les claustrophobes également parce qu’ils veulent sortir de là, et monter tout droit avec son âme va plus vite que de grimper tous ces escaliers. Nous voulons donc offrir à tous ces gens la possibilité de voir un dernier film avant de mourir. Quand on est prêt à mourir, on est très enclin à dépenser, même beaucoup, dans une dernière volonté. La fin est ainsi très agréable et les gens sont tellement déprimés qu'ils voient le film d'un autre œil. J'espère vivre assez longtemps pour pouvoir un jour raconter à mes arrières-petits enfants: « vous savez, j'ai vu un type rire aux éclats à la fin de Vol au-dessus d'un nid de coucou », ce serait tellement merveilleux.
-Je vois, je n'aurais jamais pensé que le suicide serait si lucratif.
-Tiens, voici ma carte si jamais ta dernière volonté se tourne vers quelque chose que je propose.
Angélique rangea la carte sans la regarder, dans une poche qu'elle ne pensait jamais à fouiller afin d'être sûre de ne pas risquer de la trouver plus tard.
-Et toi alors, petite. J'ai pas balancé ça pour rien quand même! Dis-moi pourquoi une si jolie fille passe deux fois devant moi avant de s'apercevoir qu'elle est au bon étage!
-Je vais rejoindre ma mère à l'aéroport.
-Vous partez où? Le vendeur se sentit le besoin de relancer régulièrement Angélique car celle-ci ne laissait sortir son histoire que par petits bouts, comme une avalanche coincée derrière une montagne.
-Non, moi je pars, elle vient juste me donner quelque chose. J'en sais pas plus, rajouta-t-elle devant le regard insistant du vendeur.
-Alors toi tu pars où?
-En Arménie, voir mon père.
-Mais pourquoi l'Arménie, quel intérêt? Personne ne va là-bas à part quelques aventuriers ou des historiens qui cherchent l'inspiration pour faire une jolie fin à leur prochain bouquin!
-Mon père est un...elle hésitait à prononcer le mot.
-Oh tu sais les homos maintenant y'a plus à avoir honte on en voit partout...
-Non, c'est un Apatride.
Le sourire du bonhomme disparut et ses dents parurent se resserrer puis se mélanger pour faire un rictus tout cassé qui évoquait les tours d'un château maudit.
-Mon pays! Et ils ne font rien en Arménie pour empêcher ça?
-Apparemment il y a un assez important mouvement et les...gens...arrivent à se rassembler sans se faire rapatrier.
-Mais comment tu vas le retrouver? Une fois là-bas tu devras suivre le programme du guide.
-C'est pourquoi ma mère doit me donner quelque chose.
Le bus, qui attendait à l'angle du parking que le vendeur et Angélique aient fini leur conversation, afin de préserver la continuité de l'histoire, arriva à ce moment-là.
-Fais attention à toi petite, dit le bonhomme avant de serrer Angélique dans ses bras et de l'embrasser sur les deux joues.
Il voulut lui donner d'autres conseils, lui dire de faire rentrer son père dans le droit chemin, mais la scène était finie et il n'eût pas le temps de terminer son texte.


5.

Éric effeuilla délicatement son tabatier, il prit bien soin de choisir les feuilles les plus mûres et soupesa les autres pour voir si elles se gorgeaient bien du soleil. L'une d'entre elles se repliait comme un enfant puni alors Éric tourna un peu le pot et un rayon brillant traversa la fenêtre pour faire dégouliner une lumière dorée sur la feuille qui remercia Éric pour sa petite attention en levant un peu la tête.
Les feuilles assez mûres furent donc découpées en petites rondelles et placées sur la tête du narguilé couleur nuit qu'Éric avait préalablement abreuvé.
Une fois la protection en peau d'olive posée sur le chapeau, Éric modela une noisette de pâte à charbon et lui donna une forme d'oiseau dont les serres se plantèrent sur la protection.
Il commença ainsi à fumer son narguilé après avoir mis le feu aux ailes de l'oiseau.
Ed était parti une fois qu'il avait fait promettre à son ami de venir en cours le lendemain mais pour l'instant, une seule idée travaillait Éric.
-Comment commencer mon livre?
-J'en sais rien je suis carreleur...
-Merci quand même, répondit Éric au carreleur.
L'oiseau crépitait gaiement mais aucune inspiration ne vint, Éric se dit que c'était dû à l'air oppressif de son petit appartement et décida de sortir un peu.
Il n'eut pas besoin de réfléchir bien longtemps avant de savoir où aller puisque de toute façon il commençait à être tard. Les rues se fermaient devant lui, ne laissant qu'un maigre choix de possibilité propre à une fin d'après-midi plutôt chaude. Seules trois routes ne se terminaient pas en cul-de-sac. La première menait au bibliobus, qui attendait, fidèle à ses horaires, que l'heure de fermer arrive enfin, le passage devenait vite étroit et Éric renonça rapidement. Il restait un cabaret russe où des centaines d'hommes dansaient sur Kalinka en accompagnant mal les variations de la musique par des battements de pieds, de mains et de cœurs mal appropriés. Éric voulut s'en approcher mais il se dit que l'inspiration ne pouvait guère venir d'un endroit aussi dissonant, il ne voulait pas du jazz mais un livre, et la vodka se mariant mal avec une division chaptorielle, il se tourna naturellement vers la troisième route.
De toute façon, Éric avait déjà choisi cette voie à l'instant qu'il était sorti de chez lui mais il avait observé toutes les propositions car il est bien connu que l'inspiration ne vient que dans des contextes inattendus. Malgré ce contexte, il se dirigea vers le Alabama Blake, le bar qu'il connaissait le mieux dans toute la ville.
En entrant, Éric fut frappé si fort par les effluves de frites et de hamburger qu'il fit une embardée en arrière et eut peur d'avoir un bleu, avant de se rappeler que ce n'était qu'une figure de style. La serveuse était habituée à ce genre d'erreurs très fréquentes, surtout chez les jeunes et lui demanda de commander une consommation pour ne pas prendre de nouveaux coups.
-Un cornichon et un Havana, commanda donc Éric.
La commande obéit et Éric se retrouva assis en face d'une baie vitrée avec un hamburger cornichonné et un verre de Havana tellement bien frappé qu'il en devenait presque bleu. Son voisin était plongé dans un ordinateur et ne semblait vouloir en sortir pour rien au monde. Éric en profita pour subtiliser le fond de son Havana qui de toutes façons n'avait presque plus de glaçage. Éric se désintéressa rapidement du jeu de croisades que menait son voisin dont le but était de rapatrier des Apatrides grâce à des cartes magiques...Il se tourna donc vers la baie vitrée mais le regretta vite.
Pendant une seconde, il se dit que s'il arrêtait de regarder, il ne regretterait pas mais c'était trop tard. Audrey le vit également mais malgré qu'elle regrettait aussi, elle se dirigea vers lui.
Audrey était la fille qu'aimait Éric. Éric l'aimait toujours mais pas Audrey, qui elle, ne l'aimait plus. La situation est très simple mais il est important de l'expliquer de manière compliquée car elle crée une multitude de scénarios que nous ne pourrons pas tous explorer.
Concentrons-nous sur un seul : Audrey va dire bonjour à Éric, Éric dit bonjour à Audrey, lui demande comment elle va, elle dit que bien, il lui dit que lui aussi, puis se disent poliment au revoir.
Cependant, ce scénario pourtant parfait ne s'est pas réalisé car Éric, qui en était à un Havana et demi, commençait à avoir le sang chaud. Mais de toute façon, Audrey contournait la vitre et rentrait déjà dans le bar pour venir le saluer.
-Bonjour, dit Audrey.
Jusque là tout va bien.
-Bonjour, tu vas bien? Dit Éric.
Toujours bien mais ça arrive, chut...
-Bien et toi? Dit Audrey.
Et c'est là que ça dérape.
-Non, je me demande chaque jour pourquoi tu m'as quitté de cette façon. Quand je me lève je me dis, tiens, pourquoi Audrey est si horrible? Non...elle est gentille Audrey c'est Éric qui est méchant. Alors je me pose des questions sur moi et je me dis que dans tous les cas, tout ce que je sais faire, c'est m'enfiler des verres et des narguilés plus vite que Jim Morrison ne prend du LSD et que je n'ai plus qu'à aller mourir et à continuer à me demander pourquoi je suis comme ça. Tu comprends, je remets la nature même de mon existence en question, je me demande pourquoi quand j'ai été créé, le type n'a pas choisi le modèle d'à côté, tellement plus performant et moins imprévisible. Dans ce cas là tu aurais eu une existence tranquille, loin de tous les soucis causés par un impulsif pochard mais bon la vie est ainsi faite et il n'y a pas lieu de se poser tant de questions donc de ce côté là ça va...
Audrey attendit la suite après les points de suspension mais il n'y en avait pas, Éric avait simplement voulu introduire un peu de suspens.
-Je regrettai un peu quand je suis venue mais là c'est bien plus.
-C'est bien ce que je me disais mais tu l'as cherché.
-Je voulais peut-être te dire que je voulais revenir avec toi.
-Non, je savais que tu regrettais avant que je parle.
-C'est vrai, la prochaine fois je ne viendrais pas.
-Moi non plus.
Et Éric retourna à son verre, avant de s'apercevoir qu'il était déjà vide. A part la quantité d'alcool dans le verre, rien n'avait changé, Éric était toujours seul, et son voisin toujours dans ses croisades.

6.

Un touriste en colère avait jeté le vendeur de popcorn sous le bus, ce qui avait provoqué un grand malaise. En effet, c'était le dernier 975 avant le lendemain et Angélique allait devoir passer une nuit à Paris.
Par chance, le touriste était conscient de sa responsabilité dans le contre-temps et avait proposé à Angélique de venir dans la chambre qu'il louait, à l'étage de sa maison, il lui ferait un prix. Ni une ni deux, voire moins, Angélique était dans le van du touriste qui avait en réalité un nom : Mitch.
Mitch parlait fort et avec de grands gestes, ce qui est dangereux sur un périphérique.
-Il me les brisait ce vendeur, à chaque fois il propose du popcorn mais qu'est-ce qu'il veut que j'en foute y'a pas un cinéma dans le coin!
-Oui, oui...
Angélique écoutait distraitement Mitch en se disant que sa mère allait passer une nuit à l'aéroport, elle. Mitch avait accroché son curriculum vitae sur son pare-brise et Angélique en profita pour en savoir en peu plus sur lui. C'était un ancien flic qui était devenu vagabond après avoir découvert Jack Kerouac, c'est pourquoi il avait fait des centaines de voyages pour parfaire son expérience de vagabond professionnel. Il disposait surement aujourd'hui d'un PASS qui lui permettait d'aller là où il souhaitait, sans toutes les combines d'Angélique.
Ce n'était pas marqué sur la feuille mais Angélique vit qu'il était également très costaud et nerveux. Également porté sur l'alcool car il sortait régulièrement une bouteille de Whisky de sous le siège qu'il accompagnait d'un peu de glace raclée au fond d'une glacière.
-Alors ma fille, qu'est-ce que t'allais foutre au 975?
Angélique commença à vouloir répondre mais il l'interrompit.
-Oh en fait laisse tomber c'était pour être poli je m'en fous, en plus t'as bien dû raconter ça au moins 20 fois en arrivant à Paris, aucun intérêt.
Angélique s'en trouva soulagée car cette histoire prenait décidément trop de place pour rien.
-Laisse moi plutôt te raconter la nuit que tu vas passer, dit Mitch en se servant un Whisky frappé, la chambre que je te loue est à l'étage, t'y déposeras tes affaires avant de venir manger avec ma femme et mon fils, très beau garçon. Ensuite tu dormiras quelques heures avant que je t'emmène directement à l'aéroport. Inutile de revenir à l'arrêt de bus, que des pouilleux!
Au bout d'un quart d'heure de route, ils arrivèrent chez Mitch, il était temps car le Whisky était fini et Mitch commençait à montrer des signes d'énervement. Il avait notamment fait un léger écart pour écraser délibérément une grand-mère qui arrivait d'un passage clouté. La mamie ensanglantée s'était retournée, éberluée, afin de pouvoir relever le numéro d'immatriculation. Mitch ne se faisait pas trop de souci car elle l'oublierait certainement d'ici que quelqu'un arrive.
Ils arrivèrent dans une rue sombre malgré qu'elle soit assez large, un chien bondit de derrière un grillage, quelques dizaines de mètres devant la voiture et leur aboya férocement dessus, sa seule façon de leur dire de partir. Mitch lança sa bouteille désormais vide qui atterrit sur le museau du chien, lequel partit sans demander son reste, qui ne tardait pas à arriver sous la forme de coups de klaxon, de pare-chocs et de pneus.
Mitch s'engagea rapidement dans une petite allée faite de béton défoncé que Angélique n'avait même pas remarqué, et se gara, une roue sur le trottoir et le cul contre un vieil arbre qui frémit en sentant ses racines se déchirer du sol boueux.
Ils sortirent en courant du van car un orage commençait à se lever et à s'étendre comme après une longue nuit de courbatures. Il ne fallu pas longtemps pour qu'il choisissent de darder ses éclairs sur le van. Mitch ouvrit la porte à grands coups de pied, mais son fils dans le canapé, qui devait être habitué murmura juste un vague « salut papa » avant de remarquer la présence d'Angélique. Il se leva alors brusquement et ouvrit un grand sourire en feignant de ne pas remarquer qu'il avait manqué de s'empêtrer dans le tapis. Il devait avoir le même âge qu'Angélique, un peu moins de 20 ans, mais donnait l'impression de vivre ailleurs, de ne pas suivre le cours normal du temps car sa bouche avait environ 7 ans et ses yeux 50. Ses cheveux grisonnaient déjà tandis que son visage ne reflétait qu'un léger duvet de barbe pré-pubère.
-Angélique, Lucien mon fils et vice-versa. Il est beau garçon mais un peu con ne fait pas attention. Où est ta mère? Beugla-t-il.
-Au supermarché, on n'avait plus de Havana.
-Bon ben on va manger sans elle.
Un jambon entier luisait par terre, Mitch le ramassa et commença à en couper une tranche avant de renoncer car il s'était ouvert le doigt avec son couteau. Angélique prétexta alors qu'elle préférait dormir vite pour tenir la journée du lendemain qui s'annonçait chargée. Mitch, une fois le doigt dans une chaussette, croqua dans le jambon, ouvrit une bouteille de Whisky, et laissa à Lucien le soin de montrer sa chambre à Angélique.
Quelque chose n'allait pas chez Mitch, elle le sentait, et elle préférait écourter au maximum le temps à passer avec lui. Elle suivit donc Lucien dans l'escalier tandis que le jeune homme portait galamment la valise.
-Excuse-moi pour la vision que mon père donne de notre famille, mais tu sais au fond c'est quelqu'un de bien. De toute façon un vagabond est toujours un chic type.
Il avait quitté son sourire de con et il préférait revêtir ici un très bel air apaisant et condescendant qui tirait un peu sur le flegmatique sans pour autant tomber dans le je m'en foutisme.
-Ne t'inquiètes pas pour ça, lui dit Angélique, moi non plus j'ai pas une famille facile je sais ce que c'est.
Il l'aida à porter sa valise jusqu'à sa chambre et les posa assez lourdement sur le sol, près du lit.
-Non, mon père est vraiment quelqu'un de bien, il lui arrive d'être un peu violent mais sa n'a rien de vraiment méchant. De toute façon, je crois que chaque famille à un membre pourri qui peut devenir très dangereux.
Il referma la porte et s'avança vers Angélique.
-Ici c'est moi.

7.

La chambre de Mitch était tout d'un coup devenue très sombre. Les murs avaient jauni brusquement, le carreleur qui aurait bien voulu prendre quelques carreaux s'était lui-même transformé en charbon, tout devenait indistinct sauf le sourire de Lucien.
En bas, Mitch regardait un film de Chaplin, c'était les Lumières de la Ville, dont la musique aisément reconnaissable couvrait tout ce qui pourrait se passer d'autre dans la maison.
Avant que tout ne sombre dans l'obscurité, Angélique regarda par panique les dernières apparitions de la chambre afin de la garder en tête. Ce ne fut pas très long car elle était presque vide. Le lit était contre le mur du fond, opposé à la porte, entouré de tapisserie déchirée et de plus en plus jaune foncé. Une petite table de nuit était sur la gauche avec une lampe en forme de souris qui ne se rallumerait jamais. Angélique fut pétrifiée par le tableau représentant la France, au dessus du lit, qui lui lançait un regard noir et accusateur. Mais cet abasourdissement ne fut pas de très longue durée car Lucien venait de la plaquer contre le lit en lui frappant le genou contre le rebord. Elle eut à peine le temps de crier que l'ancien beau jeune homme avait déjà maladroitement entrepris d'ôter ses vêtements et regardait la jeune fille avec des yeux luisants.
La musique du film continuait sur un ton mélancolique, mais Angélique n'avait pas le temps de se demander de quel passage il était extrait, si elle n'était pas dans une telle situation elle se serait rendue compte qu'il s'agissait du moment où Charlot rencontrait la jolie aveugle.
Lucien, entreprenait dorénavant de déshabiller, toujours de façon gauche et violente, la jeune fille qui se débattait. Il tira assez fort sur son tee-shirt pour qu'il craque mais il eut un mouvement d'arrêt en entendant un cri en bas.
-Comment ça vous m'avez pas attendu pour manger! Je me décarcasse pour que t'ai ta dose et je rentre tu es déjà bourré devant la télé!
La femme de Mitch était rentrée et Angélique pouvait sentir son parfum imprégné de Havana depuis là.
Mais Lucien c'était vite remis de ce contretemps imprévu et cogna l'arrière de la tête d'Angélique qui sentait son nez se tordre sur le matelas où il appuyait sa tête pour ne pas qu'elle crie.
Un coup de feu retentit dans le salon, ce qui bloqua Lucien un peu plus longtemps et permit à Angélique de se dégager de son emprise.
Elle sauta vers la porte et l'ouvrit en la fracassant sur son violeur qui la poursuivait. En même temps, la lumière en profita pour s'engouffrer dans la chambre. Éclaboussant d'or le jeune homme nu qui regardait son front se gonfler et devenir bleu après un malheureux coup de porte.
Angélique se tenait en haut des escaliers, vêtue seulement d'un tee-shirt en lambeaux qui lui faisait ressembler à une actrice sexy dans un film d'horreur. Le mur le long de l'escalier était recouvert de photos représentant Mitch dans chaque pays qu'il avait visité. Il prenait à chaque fois la même expression joyeuse en levant la main vers le photographe. Angélique pensa aux efforts qu'il allait devoir faire pour embarquer toutes ces photos avec lui lorsqu'il devrait choisir une nouvelle destination. Mais Lucien avait fini de regarder son front et n'avait pas encore pu faire tout ce qu'il voulait avec Angélique, c'est pourquoi il se jeta sur elle. Mais le vif regard qu'il avait jeté sur une photo de son père en Bolivie lui fit perdre sa trajectoire qu'il avait mûrement travaillée. Il vola sur un angle de 30 ou 35 degrés, Angélique n'était pas sure, plus à droite de l'endroit où il voulait atterrir et tomba par dessus la rambarde.
En bas, on se serait cru dans Guernica. La mère de Lucien tenait un fusil à la main et s'enfilait le fond d'une bouteille de Whisky. Mitch était allongé par terre, inconscient, Angélique cru qu'il était mort mais elle vit un peu de Whisky couler de sa bouche, il était juste ivre. Elle fut quelque peu rassurée car au final, Mitch l'avait quand même invitée chez lui, il ne pouvait pas deviner que son fils allait vouloir la violer. Lucien était étendu lui aussi, mais c'était la chute, et non le Whisky qui l'avait assommé. A la télé, Charlot agonisait lentement après le coup de fusil qu'avait donné la femme de Mitch. Angélique se faufila discrètement dans une chambre qui devait être celle de Lucien, elle passa derrière la femme ivre qui ne remarqua rien. Dans la chambre sale, semblait tenir tout le bazar qui prenait trop de place dans le reste de la maison on y trouvait au hasard des parapluies, un reste de vélo, un chevalet avec des rideaux accrochés dessus... Bref, le genre de chose qu'on peut à la rigueur trouver dans un garage. Une armoire éventrée gisait au fond de la pièce, toujours miraculeusement debout. Elle vomissait une traînée de vêtement qui terminait en une grosse pile sur le lit. Angélique piocha donc au hasard à l'intérieur et s'en sortit avec un jean difforme et un pull moche qu'elle enfila avant de déguerpir prestement.
Tout était chaos.
Ses nouveaux oripeaux. Le jardin de Mitch. La maison de Mitch. La rue. La ville. Paris. L'extérieur. Sa vie.
Chaos.
La maison s'effondrait lentement. Les charpentes commençaient à rapetisser, les fenêtres se rencontraient et ne laissaient aucune chance à la toiture de trouver un équilibre. Celle-ci s'affaissa donc sur la façade, la recouvrant d'une flaque de tuiles lourdes qui dégringolaient en cascade. Les fondations passèrent sous la terre et entreprirent de soulever un nuage de poussière qui s'engouffra dans les fenêtres aux orbites creuses et entre les gonds de la porte, laquelle éternua violemment. Une éternité et demi après, voire moins, plus rien ne restait de la maison à part une brume planante qui rappelait à Angélique que la maison se trouvaient bien là auparavant. Elle se tourna donc vers la rue. Elle n'avait plus rien, aucun moyen de joindre rapidement l'aéroport, aucune garantie de ce que devenaient ses parents, aucun contact à qui demander de l'aide, aucun papier prouvant son identité...
Elle eu un recul de surprise en voyant que le nombre de routes qui se présentaient devant elle était infini. Elle pouvaient choisir celle qu'elle voulait mais n'avait aucune piste.
Elle retourna donc le raisonnement.
-Je n'ai pas de piste, je choisis.
Elle choisit.

8.

Un Havana et quelques heures après, Éric était sur les quais de la ville. Un oiseau descendait lentement vers l'eau, il se posa sur une rognure de vaguelette et dormit.
Il avait bien de la chance de s'endormir aussi facilement, se dit Éric, qui lui, était obligé d'aller marcher ou boire pour ne pas penser trop fort. La seule chose qui empêchaient Éric de dormir la nuit, c'était sa tête. Elle se bousculait toute seule, pensait à des choses ennuyeuses, compliquées, déprimantes. Comme elle ne foutait rien de la journée, elle était en pleine forme une fois les étoiles allumées et les couvertures tirées. Elle ne laissait jamais Éric tranquille.
Il s'assit sur un banc, en admettant que quitte à devoir faire avec sa tête, autant ne pas fatiguer ses jambes, qui elles, n'avaient rien demandé. Le soleil était couché mais il demeurait une vague lueur bleutée qui ne donnait pas encore l'impression que l'hiver avait sorti ses crocs. Mais un courant froid soulevait quand même les restes de soleil qui s'étaient déposés paresseusement et qui se voyaient contraints de partir à la course devant le règne grandissant de la nuit. Chaque soir c'était pareil, ils pensaient dormir tranquillement sur un fauteuil en cuir ou sur les rampes métalliques d'un escalier mais la nuit ne laissait rien passer, aucun répit.
Éric se posa donc sur un banc froid mais ne laissa pas sa tête le déranger bien longtemps puisqu'au bout de quelques secondes il préférait regarder au loin, vers le bout des quais, d'où il voyait un homme avec un chapeau noir et une guitare sur le dos, s'avancer d'un pas nonchalant vers lui.
Sa tête continuait ses jérémiades mais Éric feint de ne rien entendre. Ce qui la vexa et la fit taire.
Plus l'homme s'approchait, plus Éric distinguait ses traits. Il devait avoir une vingtaine d'années, le même âge qu'Éric ou un peu plus. Comme il vit qu'il était dévisagé, l'homme au chapeau et à la guitare s'arrêta devant Éric en attendant que celui-ci lui donne une raison à sa fascination. Mais il n'en fit rien car sa tête était tellement vexée qu'elle ne réagit même pas aux demandes du jeune homme pour qu'elle lui fasse dire quoi que ce soit de plus ou moins stupide. L'homme décida alors de s'éloigner mais Éric venait de promettre à sa tête de lire un peu plus de poèmes surréalistes alors elle daigna enfin sortir de sa torpeur.
-Attends cousin!
« pfff... pas d'idées plus connes ? »
La tête rigolait bien de sa blague.
-Pardon ? L'homme paraissait plutôt amusé de l'approche d'Éric.
-Comment tu....t'appelles ?
-Mandeed. Dit Mandeed. Et toi ?
-Éric, dit Éric. Et tu vas où avec ta guitare ?
Il failli ajouter et ton chapeau, mais se retint.
-Je comptai jouer dans un bar mais le patron m'a recalé.
-Pourquoi ?
-Il craignait que l'on me donne de l'argent et qu'il n'y en ai plus pour ses pourboires.
-Le patron a des pourboires.
-Oui car les serveurs n'ont pas le droit de les accepter lorsqu'il y a marqué « service compris »
-Je vois, mauvaise journée alors, dit Éric qui comptais faire un peu la conversation et qui guettait vers la gauche la nuit qui approchait et qui cherchait à les surprendre.
-Non, tant pis, de toute façon ça avait l'air d'être un bar avec un mauvais public.
-Je suis bon public, dit Éric.
-Si je joue tu me paieras ?
-Sûrement pas!
-Alors allons-y.
Il sortit sa guitare de son écrin et joua quelques notes fortes pour bien lui faire comprendre qui était le boss. La guitare s'étira alors avec un léger râle et assouplit toute sa caisse en faisant craquer ses cordes. Mandeed joua alors quelques notes plus douces venant du Sud. Ses doigts bondissaient sur les cordes et libéraient des notes. Quelques-unes s'envolaient et lorsqu'un oiseau-mouche tombait dessus, il pédalait en arrière pour en avoir d'autres. Mandeed en retenait d'autres d'un geste sec du poignet pour ne pas qu'elles s'éloignent. Peu à peu, les notes comprirent leur rôle, comment elles devaient servir la mélodie, et la direction de Mandeed se fit un peu oublier, il était comme un chef d'orchestre que l'on n'a pas besoin de regarder pour suivre les ordres, mais qu'on aime bien avoir pour se rassurer, ne pas se sentir sans filet. Le file de Mandeed était alors presque invisible mais il existait, et les notes ainsi rassurées pouvaient continuer à créer cette harmonie si unique. Éric était tellement obnubilé par le flamenco que la nuit en profita pour approcher de façon subversive, telle une taupe vers une fourmilière.
-C’est ça que je veux faire ! s’écria Éric une fois le dernier arpège sorti de la caisse.
-La guitare ? Oh c’est pas bien compliqué tu vois, t’as des accords et à chaque fois que tu…
-Non non, pas la guitare en particulier mais ce que tu fais là….faire de l’Art.
Éric se sentit un peu honteux en prononçant le mot qui faisait quand même gravement prétentieux. Mais l’autre rigola doucement.
-Ça, c’est une autre affaire, pour commencer, tout le monde n’est pas artiste, il faut, et c’est le minimum pour être reconnu dans le milieu, être torturé.
Éric affichait un air perplexe.
-Oui, enfin pas torturé au sens propre mais donner l’impression aux gens que t’as eu une vie de merde, que t’as dû trimer tout au long de ton existence et rester assez mystérieux…
-Qu’est-ce qui t’es arrivé de si grave ?
-A moi rien, mais j’imagine d’autres trucs qui auraient pu m’arriver sinon je ne pourrai jamais jouer comme ça.
-J’ai pas trop d’idées là…. Un jour j’ai avalé une mouche zsé-zsé en aspirant un feu de forêt. A zaque fois que z’y penze ze recommenze à parler comme un z’idiot. Za compte ?
-J’en connais qui s’en s’ont sorti avec moins que ça mais on va pas trop compter la dessus. Tu es du genre solitaire ?
-Si je peux éviter. Enfin là aujourd’hui oui, mais c’est pas vraiment volontaire. Il faut vraiment qu’on le fasse exprès ?
-C’est-à-dire que c’est plus pratique pour être mystérieux, un artiste ne s’entoure pas en permanence d’une dizaine de gusses autour des talonnettes. Bref, t’es mal barré mon grand, prends ton plan B. Tu fais des études ?
-‘Pataphysique.
-Ouh ! dur pour toi, bon et sinon tu disais que tu voulais faire de l’Art mais tu sais au moins faire quelque chose de joli, un petit tableau, du pianocktail…
-Je pensai plutôt à l’écriture mais mon bouquin en cours est encore à l’état de monochrome donc c’est pas encore ça.
-Et tu n’as aucune idée de sur quoi écrire ? Même décrire un voyage que tu aurais fait…
-Un voyage ? Je suis pas businessman !
-Je vois…
Mandeed sortit alors un bout de papier sur lequel il griffonna quelques lignes puis le tendit à Éric.
-Rends-toi à cette adresse, c’est à Paris, et dis que tu viens de ma part. Ils comprendront. Mais…quand même, ne fait pas trop tourner ce mot, ça pourrait mal finir. Bref, bon courage.
Mandeed prit sa guitare et devint vite invisible dans la nuit qui l’avala.
Éric regarda la carte, il était inscrit l’adresse de l’Agence Particulière des Amis Traditionnels du Rêve Idyllique et des Délires Errants.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Max
Perruche mort-vivante
avatar

Masculin
Nombre de messages : 1585
Age : 29
Date d'inscription : 09/03/2008

MessageSujet: Re: Apatride    Jeu 10 Mai 2012 - 11:43

Navré, mais le forum n'a jamais été aussi mort. Je crois que c'est la fin Sad
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
TiCi
Démon aztèque à la mode
Démon aztèque à la mode


Masculin
Nombre de messages : 1015
Age : 44
Date d'inscription : 19/05/2006

MessageSujet: Re: Apatride    Jeu 10 Mai 2012 - 13:47

Perso, je consulte toujours régulièrement.
Je n'ai pas le temps de lire les textes, par contre. J'essaye d'avancer mes propres projets.
Je suis aussi sur cocyclics, et j'ai du mal à suivre...
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Lestat
Vampire du téléthon
avatar

Masculin
Nombre de messages : 5365
Age : 42
Date Naissance : 03/08/1975
Date d'inscription : 13/02/2008

MessageSujet: Re: Apatride    Jeu 10 Mai 2012 - 14:02

Salut TiCi, content de voir ici Wink

Pour les projets persos je suis au même point que toi, j'essaye de m'y consacrer un maximum ces temps-ci.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://prosorrifique.blogspot.com/
Didier Fédou
Démon aztèque à la mode
Démon aztèque à la mode
avatar

Masculin
Nombre de messages : 347
Age : 39
Date d'inscription : 10/08/2010

MessageSujet: Re: Apatride    Jeu 10 Mai 2012 - 14:22

Comme Tici et Lestat, je passe plusieurs fois par jour sur le manoir. Après, comme personne ne cause trop et que j'ai trop rien à dire non plus, forcément...
On se croirait dans les boums d'ados, les garçons d'un coté les filles de l'autre et personne qui ose aller danser...
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://mellyanntest.over-blog.com
Lestat
Vampire du téléthon
avatar

Masculin
Nombre de messages : 5365
Age : 42
Date Naissance : 03/08/1975
Date d'inscription : 13/02/2008

MessageSujet: Re: Apatride    Jeu 10 Mai 2012 - 14:53

C'est tout à fait ça Didier Laughing je fais pareil que toi...
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://prosorrifique.blogspot.com/
Flammes & co
Sangsue mort-vivante
Sangsue mort-vivante


Masculin
Nombre de messages : 6
Age : 27
Date d'inscription : 28/01/2010

MessageSujet: Re: Apatride    Dim 13 Mai 2012 - 14:57

Donc des gens lisent, même s'ils ne disent rien après c'est bien ça? Du coup ça vaut le coup que je poste la suite ou avec la première partie ça vous a suffit? Smile
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Contenu sponsorisé




MessageSujet: Re: Apatride    

Revenir en haut Aller en bas
 
Apatride
Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 1 sur 1
 Sujets similaires
-
» [Zweig, Stefan] Le monde d'hier

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
LE MANOIR DU FANTASTIQUE :: ECRITURE :: VOS NOUVELLES, ROMANS-
Sauter vers: